En France, les thanatopracteurs sont souvent amenés à effectuer des soins de conservation au domicile du défunt et nombre d'entre vous se demandent bien comment cela est réalisable. Pour d'écrire la chronologie type d'un soin de conservation effectué en domicile je voulais rédiger autre chose qu'un exposé technique qui aurait pu être plutôt rébarbatif à lire, alors j'ai pris la décision d'idéaliser la situation, et afin de conserver un aspect humain à l'acte, car nous travaillons pour la vie, avec la mort, mais pour que le souvenir qui restera vivant dans la mémoire des proches du défunt soit moins lourd à porter, que l’image que ces derniers conserveront soit une image paisible.

      La mort est une chose grave, mais par nos interventions, nous pouvons aider les endeuillés dans leur travail de deuil, par l’apport d’un soulagement, du fait de l’effacement du "masque morbide" et de permettre une veille plus décente, plus longue dans le temps et dans des conditions sanitaires plus sûres.

      Et pour que tout lecteur thanatopracteur vive ce récit, et que tout autre ne trouve l’ennui dans la lecture d’une longue description technique et impersonnelle, j’ai volontairement romancé ce récit, sans chercher à le dénaturer, et le fait que vous lisiez ces lignes me conforte dans cette volonté.

      Lorsque j’arrive devant le domicile de la défunte, décédée il y a quelques heures à l’âge de 85 ans, le conseiller funéraire m’a déjà donné tous les détails, d’ailleurs, celui-ci m’attend en compagnie du fonctionnaire chargé de la surveillance des opérations funéraires, ce qui présume de la légalité de l’acte (déclaration en Mairie et délivrance de l’autorisation de pratiquer)

      Le conseiller me présente à la famille et me guide jusqu’à la chambre où repose la défunte. Cette pièce est claire, spacieuse et sans vis à vis, cela me permettra d’ouvrir la fenêtre afin de permettre une meilleure ventilation des vapeurs de formol.

      Les bijoux ont été enlevés, la prothèse dentaire est posée dans un verre sur la table de chevet, les vêtements sont soigneusement rangés sur un cintre pendu à la poignée de porte de l’armoire, rustique et massive, fleurant bon l’encaustique à la cire d’abeille, le drap destiné à recouvrir le corps à l’issue des soins est plié et amidonné, posé sur ce qui semble être un fauteuil voltaire, à droite de l’armoire.

      Je me place à la droite du corps et place mes valises ouvertes à portée de main, sans être trop proches, de façon à ce qu’elles ne me gênent point, la valise contenant le matériel nécessaire à l’injection près de la tête et vers les pieds celle de ponction, je revêts ma blouse, passe mes gants et commence à mobiliser les articulations.

      J’ôte la chemise de nuit de la défunte et constate qu’il n’y a aucune trace de perfusion ni de plaie (et surtout d’escarre). Les oreilles sont déjà cyanosées, mais ces lividités s’effacent sous une faible pression du doigt, elles sont donc en cours d’apparition, la température du corps est encore élevée, le travail sera facile. La défunte dégage un agréable odeur d’eau de Cologne.

      Je désinfecte et nettoie le nez et la bouche, et fais de même avec les orifices naturels auxquels j’accède en changeant la couche hygiénique.

      Puis je mets en place les paupières, la bouche et les lèvres, en effet, lors de l’injection, ces tissus se fixeront, et il serait préjudiciable que ce soit d’une façon inadéquate.

      La présence de varices sur les membres inférieurs me fait envisager quelques petites difficultés de circulation sanguine, j’écarte donc de ce fait l’idée d’un accès immédiat par une artère fémorale, tout en me réservant la possibilité d’y revenir en cas de mauvaise diffusion du fluide artériel.

      J’observe les vêtements à mettre à la défunte, le chemisier est à col ras, avec une lavallière, cela me permettra d’injecter par la carotide, l’incision ne sera pas ainsi directement visible.

      En observant le blanc des yeux, je constate l’absence de toute coloration jaune, signe d’ictère, le blanc est pur, non injecté de sang, en revanche la peau des mains me laisse deviner une certaine déshydratation, je choisis donc de diffuser 10 litres de solution artérielle, par gravité, composé de 0.475 l. de réhydratant, 0.950 l. de correcteur d'eau et de fluidifiant à parts égales et 0.950 l. de fluide conservateur avec un index de 24 % de formaldéhyde (conséquent à un mélange de deux produits, afin de bénéficier des qualités des deux fluides réunis), additionnés de 7.625 litres d'eau.

      Mes instruments sont prêts, ainsi que le bocal d’injection, posé, en hauteur, sur une serviette réservée à cet effet, qui absorbera ainsi tout écoulement intempestif éventuel.

      Je prépare alors le tube de ponction qui, relié au bocal de ponction, me permettra de pratiquer une aspiration précoce et limiter l’écoulement sanguin, s’il advenait, que par inadvertance, je venais à rompre l’intégrité de la veine jugulaire lors de l’extériorisation de l’artère carotide.

      Par une incision de deux centimètres au creux du cou, je parviens à sortir l’artère carotide droite, celle-ci est souple, ni atrophiée ni dilatée, sans dépôt d’athérome, alors après avoir vissé la canule appropriée, je chasse l’air du tuyau d’injection tout en remplissant le flacon échantillon que je remets au fonctionnaire de police (il me demandera par la suite de le glisser dans les vêtements de la défunte, afin que celui-ci demeure avec le corps).

      Par cette même incision, j'extraie la veine jugulaire et y place mon tube veineux pour le drainage. J’introduis enfin la canule dans l’artère et débute l’injection.

      Après le passage du premier litre, je peux constater que les veines superficielles des mains se gonflent et que l’oreille gauche commence à perdre de sa pigmentation.

      Je stoppe l’injection après les trois premiers litres, et libère le passage dans le tube veineux pour que le drainage débute. Quelques mouvements de la pompe manuelle d’aspiration et le bocal de ponction commence à se remplir.

      Tout au long de l’injection, j’ai pu soigner les ongles et observer que l’oreille gauche s’était totalement décolorée et avait repris une pigmentation tégumentaire normale, de même que le bout des doigts et l'oreille droite, le globe oculaire gauche s’est affermi et même la voûte plantaire s’est décolorée, réduisant à néant mes craintes d’une mauvaise circulation au niveau des membres inférieurs et me soulageant ainsi d’un traitement isolé de ceux-ci.

      J’ai aussi changé trois fois de bocal de ponction (trois litres de contenance) ce qui est un bon drainage.

      De retour vers la tête, je retourne la canule et injecte la partie droite par acquit de conscience, le traitement s'étant naturellement effectué par le biais de l'artère vertébrale.

      Enfin, je pratique une exploration systématique ( à 360°) des cavités thoraciques et abdominales et m’assure d’avoir vidé la trachée de tout liquide.

      Après y avoir introduit un peu de formaldéhyde en poudre et du coton, je suture l’incision au niveau du cou, délie le noeud en boucle de la bouche, la mèche avec du coton, la mets en place définitivement et mèche les orifices nasaux.

      Au moyen du tube de ponction, j’injecte 0.750 litre de formol à 22 % au niveau des cavités thoraciques et abdominales, chasse les gaz et referme l’orifice.

      J’habille alors la défunte, place les couvre-oeils, applique une crème apprêtante, puis du fond de tein sur le visage, afin de rendre de la couleur, dépose de la crème réhydratante sur ses lèvres et sur le bord de ses narines et poudre son visage afin que celui-ci ne brille pas.

      Je la place bien au centre du lit, coiffe ses cheveux et la recouvre jusqu’à mi-buste avec le drap prévu à cet effet, les mains, doigts croisés, posées sur ce drap, enserrant le chapelet qu’avait préparé la famille.

      Je quitte alors ma blouse et mes gants, me nettoie les mains, ferme mes valises et les range afin de faire entrer les proches.

      Les commentaires fusent, autant que les larmes : "Qu’elle est belle... On dirait qu’elle dort... ".

      Discrètement je reprends mes valises et quitte la chambre, je précise à la personne qui me raccompagne qu’il faudra songer à refermer la fenêtre d’ici une heure, lorsque les vapeurs des produits se seront dissipées, celle-ci m’en remercie.

      Je regagne mon véhicule et me dirige vers le lieu de collecte de mes déchets, avec dans mes pensées la satisfaction d’avoir permis à cette famille de retrouver cette défunte parente telle qu’elle pouvait être de son vivant, un dame âgée qui dort paisiblement, pour toujours.

Thanatos.